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Julie de Pimodan : « La démocratie participative doit arriver dans toutes les villes qui veulent être durables et intelligentes »

 

Julie de Pimodan est la fondatrice et PDG de Fluicity, une application mobile qui ambitionne de faciliter l’accès à la citoyenneté à l’échelle locale. Elle partage avec nous ses idées sur la démocratie participative, pour construire la ville de demain avec ceux qui y vivent.

Démocratie participative incarné par Julie de Pimodan

 

Comment avez-vous eu l’idée de Fluicity ?

Cela s’est fait en plusieurs étapes. J’ai commencé ma carrière comme journaliste et ai passé plusieurs années au Moyen-Orient en tant que reporter, en plein printemps arabe. J’ai été frappée par la manière dont les jeunes utilisaient la technologie pour faire évoluer les pratiques démocratiques. Puis j’ai rejoint Google, où j’ai travaillé dans l’équipe de vente de plate-formes média, une sorte de Google Analytics version entreprises qui leur permet d’utiliser la data pour être plus en phase avec leurs utilisateurs et utilisatrices. Je me suis alors dit qu’il y avait quelque chose à faire dans la sphère publique, qu’il fallait élaborer des outils similaires pour permettre aux élu·e·s d’être plus en phase avec les citoyennes et les citoyens. J’ai donc pris une année sabbatique en 2015 ; au bout d’un an nous avions été distingué·e·s par le Prix Innovateur de moins de 35 ans de la MIT Technology Review et signé nos deux premiers contrats.

Pourquoi vous concentrer spécifiquement sur les villes ?

La ville est une échelle efficace pour mesurer l’impact : à une échelle plus large, il y a de la défiance parce que les citoyennes et les citoyens pensent qu’elle·il·s n’auront pas d’impact sur la décision finale. Les décisions sont plus faciles à prendre au niveau local, le rythme est direct, les relations plus immédiates. Les élu·e·s sont plus éloigné·e·s des considérations politiques, et souvent plus pragmatiques. Enfin, il est plus pertinent de demander leur avis aux citoyennes et citoyens au niveau local, car elle·il·s sont plus à même d’avoir des bonnes idées. Pour nous, l’idéal c’est la ville de taille moyenne, entre 10 et 150 000 habitantes et habitants : les maires ont besoin de se libérer du temps et d’avoir accès à des outils technologiques pour récupérer les opinions citoyennes. Elle·Il·s sont à la recherche d’innovations pour augmenter leur efficacité et sont souvent ouvert·e·s à des expérimentations. Ceci dit, de plus petites villes ont demandé à tester notre solution.

 

À quelles problématiques spécifiques Fluicity permet-il de répondre ?

Au départ, notre gros défi était de faire en sorte que le grand public trouve que la citoyenneté, c’est accessible. Aujourd’hui, il existe plein d’outils d’intérêt général mais qui ne sont pas utilisés de manière régulière et disparaissent des téléphones du public. Notre idée était donc de concentrer différents flux d’infos au sein d’une même appli, pour garantir un usage régulier. Fluicity se structure autour de trois piliers :
– informer — nous sommes un canal d’info locale pour tout ce qui touche à l’intérêt général,
– faire interagir les utilisateurs et utilisatrices — pour que l’ensemble s’approprie l’information, la partage, la commente, participe aux sondages, etc.,
– mesurer l’impact — pour prouver que cette participation et cet engagement ont un impact positif sur l’espace public.
Les citoyennes et citoyens peuvent répondre aux sondages mais aussi faire remonter des informations ou poser des questions à la mairie, par message privé. Plus de 300 demandes ont déjà été traitées. Elle·Il·s peuvent également proposer un projet, publié sur la plate-forme, avec pour critères : utile, concret et d’intérêt général. Les autres utilisateurs et utilisatrices votent ensuite pour ou contre le projet. L’idée est de créer une sorte de réseau social citoyen hyper local, ciblé sur l’action plus que sur des votes, des likes et des shares.

Démocratie participative

Comment, en tant que start-up, travaille-t-on avec des élu·e·s locaux·les ? Quels sont les enjeux ?

Contrairement aux idées reçues, les collectivités prennent des décisions plutôt vite ! Il y a beaucoup de dynamisme dans des communes dirigées par des maires jeunes et innovant·e·s — le maire le plus jeune de France vient d’ailleurs de signer avec nous.
Avec nos clientes et nos clients, nous sommes dans la logique SAS (Software as a service) : on leur apporte une innovation, il faut qu’elle·il·s montent très vite en puissance dessus et puis on fait une passation. Nous ne voulons pas que l’appli devienne un gadget ou une coquille vide, donc nous les formons pendant six mois pour qu’elle·il·s soient proactifs sur la plate-forme. À terme, l’idée est que toutes les données recueillies sur la plate-forme deviennent un outil d’aide à la décision, une alternative aux sociétés de sondage. Notre objectif est de créer un nouveau standard, un label de qualité qui prouve que la gouvernance participative doit arriver dans toutes les villes qui veulent être durables et intelligentes.

 

À ce stade, un citoyen ou une citoyenne ne peut accéder à la plate-forme que si sa ville a décidé de l’utiliser. Envisagez-vous de donner accès à Fluicity à des groupes de personnes également ?

C’est exactement ce que nous sommes en train de faire. Nous réfléchissons à un certain nombre d’étapes pour qu’une association ou un groupe de citoyennes et de citoyens puisse progressivement ouvrir Fluicity dans sa ville, sans attendre que la mairie soit dessus.

 

Peut-on imaginer une application à l’échelle des immeubles ou des résidences ?

Il y a beaucoup de grands groupes qui nous posent la question et nous travaillons déjà avec eux sur certains quartiers en chantier, en jouant le rôle de plate-forme de co-construction autour de projets urbains spécifiques. Nous n’avons jamais testé Fluicity au niveau d’un immeuble, et d’autres entreprises le font déjà donc ce n’est peut-être pas à nous d’y aller. Quoi qu’il en soit, travailler avec de grosses entreprises actives dans le domaine de la smart city fait partie de nos objectifs à long terme.

 

Quels sont vos engagements en termes de protection des données ?

Nous sommes complètement en phase avec la CNIL : les données sont anonymisées et présentées sous forme de métadonnées. Nous sommes un tiers de confiance entre le service public et les citoyennes et citoyens, il est indispensable pour nous de fonctionner comme ça.

 

Réfléchissez-vous à ouvrir vos données ?

C’est un chantier qui nous intéresse beaucoup, notamment pour notre travail avec les entreprises privées de la smart city qui approchent les maires avec des offres d’agrégation de données pour leur permettre de mieux piloter leurs villes. Dans le cadre de ces offres-là, il faut que l’on aie des données en open data. Cela implique de décider lesquelles sont intéressantes à partager pour la gestion de la ville. L’opinion citoyenne ne nous appartient pas ; le devoir de restitution est un chantier énorme.

 

Quels sont vos objectifs pour l’avenir de Fluicity ? Et pour l’avenir de la démocratie locale ?

Pour Fluicity, l’idée est de garantir la création de ce nouveau standard pour la ville européenne. La gouvernance doit être ouverte, transparente, collaborative et décentralisée. Plus le pouvoir est partagé, plus il est respecté. C’est notre grand objectif. La démocratie vit une crise inouïe et elle doit être réinventée. Il faut qu’elle existe en continu, et pas seulement une fois tous les cinq ans lorsque l’on vote : à nous de fournir les outils pour capter cette démocratie et la rendre la plus accessible possible.

 

Crédits Photo : dailyneuvieme.comeconomiematin.fr

 

 

 

 

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