Rencontre avec Julie-Lou Dubreuilh, bergère urbaine qui replace les animaux au cœur de la ville

ÉCLAIREUR

Rencontre avec Julie-Lou Dubreuilh, bergère urbaine qui replace les animaux au cœur de la ville

 

Bergers Urbains

 

Julie-Lou Dubreuilh est une bergère de Seine-Saint-Denis. Paradoxal ? Pas tant que ça. En développant le groupe Bergers Urbains, elle prouve en effet chaque jour aux citadin·e·s, aux habitant·e·s des cités et à tous les acteurs et les actrices de la ville que le milieu urbain peut aussi servir à fabriquer une nourriture saine, écologique… et délicieuse ! Julie-Lou Dubreuilh nous dévoile ce que Bergers Urbains peut apporter aux quartiers dans lesquels les moutons peuvent paître paisiblement.

Quel est votre parcours, celui qui vous a menée à la création de Bergers Urbains ?

Après des études d’architecture, j’ai travaillé en agence comme cheffe de chantier pendant 7 ans. Un jour, j’ai reçu un appel d’ami·e·s qui me demandaient de leur construire une bergerie… C’est de cette manière que j’ai découvert l’agriculture urbaine. Depuis, je n’ai pas quitté le monde des moutons !
Je me suis alors rendu compte que le monde agricole n’était pas plus compliqué que le monde du BTP. À cette époque, je continuais à travailler en tant que cheffe de chantier mais l’idée de ne plus avoir de patron·ne germait doucement dans mon esprit. Dans l’association que l’on avait montée avec mes ami·e·s, nous travaillions avec Guillaume Leterrier, expert en matière d’économie sociale et de montage d’associations. Il nous apportait une vision sociale et écologique.

Cette vision plus sociale correspondait à un monde qui m’a rapidement plu et c’est la raison pour laquelle nous avons finalement décidé de fonder une coopérative. C’est alors que nous avons été confrontés à des aspects que nous ne savions pas vraiment gérer : chercher des budgets, monter un capital, établir un business plan… aucun·e d’entre nous ne savait faire ça ! En fait ce qui nous gênait beaucoup, c’est que l’on considérait que cette étape était du bluff. Un sou est un sou. Soit tu l’as, soit tu ne l’as pas. Et quand tu l’as, tu le dépenses… on avait une méthode de comptabilité paysanne et nous n’étions pas dans cette logique de crédits, de paiements en plusieurs fois etc. Ça nous a donc largement handicapé·e·s dans la construction de l’entreprise. Heureusement, la Coopaname, qui est une coopérative d’activité et d’emploi, nous a ouvert ses portes au moment où nous commencions à baisser les bras. Avec l’équipe, nous y avons développé l’un des premiers groupes de la coopérative, que l’on a appelé « Bergers Urbains ».

Pour le moment, Bergers Urbains se trouve dans une phase de transition. Notre principale activité est de proposer de la prestation de services autour du concept de pratiques paysannes en milieu urbain. Nous nous sommes ainsi retrouvé·e·s au cœur d’un véritable cycle de production, dans lequel les déchets organiques fournis par les habitant·e·s permettaient à la terre d’être de meilleure qualité, aux animaux de se nourrir et par conséquent d’obtenir des récoltes toujours meilleures.

Pensez-vous que ce mouvement puisse faire évoluer les rapports que l’on porte sur les mondes urbains et ruraux ?

Aujourd’hui, la production alimentaire est incapable de payer les personnes qui se trouvent en première ligne : les agriculteur·rice·s. Elles·ils ne sont que 1 % en France, la superficie des terres agricoles diminue année après année et il s’agit là d’un vrai problème à nos yeux. L’autre jour, j’ai assisté à un colloque dans lequel les personnes qui mangent « bio » et local disent sans arrêt qu’elles sont des « consom’acteurs ». Mais à ces personnes, j’ai envie de leur dire qu’en dehors de leurs sessions de réflexions sur les modes actuels d’alimentation, il y a des gens qui travaillent pour les nourrir ! Est-ce que les agriculteur·rice·s vont se plier à labourer leurs plusieurs dizaines d’hectares à cheval pour respecter les souhaits de la population ? Je ne pense pas.

Si un·e agriculteur·rice doit s’occuper de 200 hectares par exemple, je crois qu’il faut diviser cette surface par autant de parcelles et autant d’agriculteur·rice·s qui doivent s’investir pour pouvoir produire de la nourriture. Et ces agriculteur·rice·s, elle·il·s sont parmi nous, c’est nous tous et nous toutes qui sommes concerné·e·s et qui devons nous retrousser les manches !

Avec Bergers Urbains, nous voulons faire prendre conscience qu’il est possible d’obtenir des produits exceptionnels de manière simple. Nos moutons sont tués à maturité et leur viande est vraiment succulente et sans antibiotiques. Les tomates, plantées en champs, ont elles aussi une saveur inimitable ! Après avoir goûté ces produits exceptionnels, on ne peut plus manger autre chose…

Ce que l’on essaie de construire, c’est une production alimentaire de qualité et gratuite pour les personnes qui l’élaborent. Notre objectif est donc loin du concept de business plan qui a failli empêcher notre projet de voir le jour.

Bergers Urbains est donc une société de services qui favorise la transition, notamment par le biais de l’alimentation. Mais nous apprenons encore petit à petit à construire un modèle qui nous permettra de comprendre comment l’agriculture collective ou coopérative peut être mise en place de la meilleure des façons. Selon nous, avoir accès à une nourriture saine, ce qui est vital, ne devrait pas être payant. Cela devrait même être gratuit à condition que tout le monde y mette un peu du sien. À travers Bergers Urbains, nous pouvons transmettre les bonnes méthodes pour que chacun puisse se nourrir de manière autonome et pour montrer que le moindre bout de terrain de ville peut être cultivé par les habitant·e·s elles·eux-mêmes.

Quelle est l’influence de Bergers Urbains et de ses moutons dans l’image des quartiers que vous traversez ?

 

Pour le moment, nous nous trouvons à un stade où les moutons que nous promenons en ville pacifient l’espace public. Les espaces résidentiels sont trop étroits pour que nos animaux puissent y passer tranquillement, ou alors très vite. Nous traversons donc principalement les espaces verts qui sont plus vastes, généralement situés au pied des grands ensembles construits dans les années 1970. Entre les bâtiments, les pelouses sont vraiment larges et les moutons peuvent y paître facilement. Le temps de notre passage, le quartier est comme apaisé et en dehors du temps. Les enfants viennent nous voir, les habitant·e·s nous fournissent en déchets organiques pour nourrir les bêtes. En fait, j’ai le sentiment que nous apportons surtout du calme dans les quartiers, avec un effet « slow motion » qui donne une nouvelle identité au quartier.

À ce propos, Immobilière 3F a su tirer profit de cette perception positive des citadin·e·s pour mener des opérations de sensibilisation à l’agriculture urbaine auprès des locataires de certains de ses logements. Comme les résidences étaient situées à proximité de notre implantation à Villetaneuse, nous avons directement pu nous y rendre et les habitant·e·s nous ont accueillis à bras ouverts.

En les apercevant dans la rue, les habitant·e·s reconnaissent les moutons comme étant « ceux du quartier ». Nous sentons vraiment qu’elles ou ils souhaitent que cela fasse partie de chez elles·eux et de leur identité. En plus, à notre passage, une vraie action de communication se construit : les moutons peuvent en effet se faire les porteurs de n’importe quel type de message. Par exemple à Paris dans le 13e, certains moutons broutent le gazon du campus et il paraît que certain·e·s étudiant·e·s souhaitent aller à la « fac des moutons »… cela montre bien que nous transportons une image plutôt sympa !

 

 

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