Martine Le Lu : et si on recyclait nos coquilles d’huîtres pour révolutionner l’industrie ?

ÉCLAIREUR

Martine Le Lu : et si on recyclait nos coquilles d’huîtres pour révolutionner l’industrie ?

 

 

Martine Le Lu est ce qu’on appelle une avant-gardiste ! Après avoir abandonné son activité d’origine dans l’industrie pharmaceutique, cette entrepreneuse est retournée en Bretagne. Là-bas, elle a développé une poudre de coquilles d’huîtres capable de remplacer les composants de pétrole dans la fabrication de certains produits. Ce mélange entre maintenant dans la composition de peintures ou d’encre pour imprimante 3D.

 

« Il y a vingt ans, j’étais parisienne, je travaillais dans l’industrie pharmaceutique. Je voyais que les patient·e·s n’étaient plus des individus mais des numéros. Ce n’est pas mon état d’esprit, car il n’y a pas plus important que l’humain ! J’ai donc décidé de reprendre la suite d’une activité familiale, l’entreprise de mon père. »

 

Depuis soixante ans, l’Usine de Kervellerin développe une gamme de produits à partir de ressources naturelles marines comme les algues dans divers domaines tels que la cosmétologie, la para-pharmacie ou l’industrie. En faisant de ces ressources une richesse, l’industrie abandonne les pratiques consommatrices et destructrices. Martine Le Lu a fait localement naître une autre manière de penser son territoire en créant une économie circulaire à partir de nos déchets naturels.

 

Pourquoi avoir troqué l’industrie pharmaceutique pour… les huîtres ?

 

Je ne me sentais pas bien dans cette industrie pharmaceutique très superficielle. Je gagnais très bien ma vie, je voyageais dans des endroits magnifiques mais l’individu n’existait plus et tout était devenu chiffres. Je suis donc partie et je n’y reviendrais pour rien au monde !

 

En rentrant en Bretagne, j’ai vu sur les plages tous ces tas d’huîtres et je me suis dit qu’il fallait en faire quelque chose ! C’est du calcium, c’est une matière magnifique ! Les déchets coquillés étaient utilisés pour faire des chemins le long du littoral mais rien de vraiment sérieux, ni construit. Il n’y avait pas de réflexion autour de cette matière alors qu’il y a 50 % des huîtres qui meurent en récolte et donc de plus en plus de déchets qu’il faut traiter !

 

C’était en 2006. J’ai alors voulu trouver une utilité à cette matière renouvelable. J’ai investi dans de nouvelles machines, chez moi, pour traiter la coquille d’huître et fabriquer un concentré de poudre de coquilles d’huîtres appelé Ostrécal®. Les études que j’ai faites m’ont donné les compétences techniques pour adopter une pensée scientifique nouvelle.

 

Il y a aussi une vision territoriale à ma démarche. Il faut que les entreprises soient en harmonie avec leur territoire. Pour moi c’est essentiel ! J’ai donc pensé circuit court. C’est une question de bon sens ! C’était économiquement plus intéressant pour moi : la matière première était devant ma porte ! Mon fournisseur est à deux pas. Je le connais et je peux aller à sa rencontre au moindre souci. L’ensemble de ces éléments assure également la pérennité du projet.

Aujourd’hui, je fournis Ostrécal®, la poudre de coquilles d’huîtres, à des industriels qui intègrent ce nouveau matériau dans leurs formules, que ce soit pour faire de la peinture, des compléments alimentaires pour les animaux ou des filaments pour imprimantes 3D. Je suis fournisseur en matière première, j’offre un ingrédient, une matière propre. Nous le faisons aussi avec les algues ou la pulpe de raisin qui s’avère être un déchet issu de la fabrication locale d’alcool. Je l’utilise notamment pour fabriquer des engrais naturels.

 

 

Quelle sera l’utilisation future de la poudre d’huîtres Ostrécal® ? Pensez-vous qu’elle puisse un jour remplacer le pétrole ?

Je cherche à multiplier les utilisations d’Ostrécal®, parce qu’il en reste encore beaucoup à traiter. Le gisement est énorme donc je cherche à motiver les industriels du plastique, de la peinture et d’autres domaines comme celui de la santé à utiliser la poudre de coquilles d’huîtres à la place de produits issus de carrières. Et on n’en est qu’aux prémices ! Tous les ans arrivent sur le marché des milliers de tonnes d’huîtres, donc au lieu d’extraire de la matière calcaire dans les carrières il faut utiliser cette ressource renouvelable à recycler !

 

Remplacer le pétrole ? Pas encore, mais à terme oui ! Techniquement ce sera possible, L’essentiel des plastiques est composé de matière pétrole, parce que pour l’instant c’est moins cher, mais je pense que d’ici une dizaine d’années, les prix des bio-sourcés seront identiques aux prix du pétro-sourcé. La vague arrive et c’est super !

 

C’est un projet que vous avez mené seule ?

Oui, j’ai commencé toute seule. Ça n’a pas pris tout de suite, j’ai très vite été considérée comme une douce rêveuse. J’avais des client·e·s qui voulaient m’acheter la poudre de coquilles d’huîtres, mais uniquement pour faire de la communication. Sans projet. Depuis trois quatre ans, j’observe un véritable virage. Aujourd’hui les gens qui s’intéressent au produit ont pour objectif de préserver l’environnement. Ils veulent utiliser nos déchets comme ressources et arrêter d’aller chercher loin ce qu’on a chez nous. Car il faut bien avoir en tête que les coquilles, je vais les chercher à 10-20 km de mon entreprise !

 

Au départ, je n’ai d’ailleurs pas acheté les huîtres. Ce sont des ostréiculteur·rice·s qui m’ont aidée. En me les donnant, elles et ils m’ont permis d’avancer avec une matière première gratuite. Aujourd’hui, la collecte est assurée par une association, qui s’appelle Perlucine. C’est une association de réinsertion qui récolte les coquilles d’huître pour ma société.

 

In fine, un tel projet ne se construit pas seul ! D’ailleurs, il existe maintenant tout un réseau et c’est important pour la pérennité. L’intérêt c’est de construire et de faire des choses avec d’autres personnes pour l’environnement.

 

Comment cette nouvelle forme de consommer et de penser est accueillie ?

Quand je travaille le dimanche dans mon entreprise, je vois des gens qui viennent déposer leur petit sac de coquilles d’huîtres. Les gens font un détour pour passer chez moi et me déposent les huîtres qu’ils ont mangé, parce qu’en Bretagne on mange des huitres le dimanche ! Ça rend les gens responsables et acteurs, ça crée des liens et ça motive !

 

En ce qui concerne les industriels, ils doivent revoir leurs processus de fabrication. On doit tous faire des efforts pour revoir nos méthodes de travail ! Avant 2010 c’était un outil de communication et il y avait un réel blocage au niveau du tarif, maintenant les industriels sont un peu plus ouverts. Pour la conviction… On n’y est pas encore ! Dans les grands groupes, les dirigeant·e·s sont issu·e·s de générations qui ne sont pas nées avec la fibre verte donc c’est plus par contrainte. Elles et ils voient arriver la demande des consommateurs et changent. Les dirigeant·e·s savent que le consommateur va regarder l’étiquette. Je pense donc que les pratiques évoluent justement grâce aux plus jeunes générations qui ne sont plus dans l’achat compulsif comme on pouvait l’être avant. La jeunesse aide énormément parce que les personnes issues de ma génération ne sont pas du tout intéressées par les questions liées à l’environnement.

 

Quel message feriez-vous passer aux générations à venir ?

Il faut donner des pistes, des idées en construisant des choses, en montrant que c’est possible. Les ressources sont toutes épuisables à terme, donc il faut regarder de plus près pour comprendre quelles sont les ressources dont on dispose parce que tout est épuisable. Le deuxième point c’est de penser le territoire. Il faut faire ensemble ! On a tous une responsabilité par rapport à notre territoire et il faut le faire vivre, il faut lui apporter de la richesse pour que les générations futures y restent !

 

 

 

 

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